J’ai écrit cette lettre pour une amie à moi, mais je pense qu’elle est pertinente pour chacun de ceux qui partent pour changer le monde, et peut-être se changer eux-mêmes.
Chère amie,
Je m’aperçois aujourd’hui que je n’ai jamais su vraiment qui tu voulais devenir lorsque tu es partie à Montréal. Dans ma tête, tu souhaitais cumuler les expériences, sans plan précis quant à où elles te mèneraient. Probablement parce que moi, c’est ce que je faisais.
J’ai vu dans la dernière année s’épanouir la personne que tu avais bien gardée pour toi durant toutes ces années de secondaire et de cégep où l’on s’est côtoyé. J’ai découvert une personne dévouée, qui n’a pas peur de prendre des responsabilités et qui n’a pas peur de s’impliquer dans sa communauté pour faire une différence. Le mieux dans tout ça c’est que ta communauté, c’est le monde.
Globe trotteur que tu es, tu quittes dans peu pour le Costa Rica où tu appuieras les efforts de SUCO dans la mise en marché de produit d’une coopérative de producteur de Café. Avant de te laisser partir, j’ai besoin de partager avec toi quelques leçons apprises au Sénégal, et mon opinion face aux défis qui se posent quand on veut faire du développement international. Ce n’est pas parce que je pense que tu n’es pas en mesure de le faire sans que je t’en parle, mais, c’est beaucoup plus parce que je suis fier de ce que tu es et que je veux t’encourager dans tout ça.
Le développement a ses paradoxes qui existent partout. Ils ne font que te mélanger et « challenger » tes valeurs, et ça, chaque jour, à chaque instant, à chaque action et à chaque conversation. Tu vas souvent te demander qui tu es, si ce que tu fais est en accord avec tes valeurs. La ligne est vraiment difficile à tracer entre donner du support et donner la charité. Entre encourager les gens à se prendre en main et les laisser se démerder. Entre assister les gens et faire à leur place. Je ne te parle pas même pas des petits dilemmes moraux de tous les jours tels que : Je donne 100 francs à l’enfant dans la rue, ou j’achète mon café matinal. Parfois je me sens déjà mal d’avoir autant de possibilités dans la vie, autant d’options, autant d’argent à ma portée à mon retour au Canada et de voir des gens limités comme ici… réduits à un si petit nombre de solutions pour essayer de s’en sortir – ou de simplement survivre… c’est difficile de trouver une justice dans tout ça. Je ne peux pas m’imaginer le dilemme que tu vivras au Costa Rica, mais, je te souhaite d’être capable de tracer cette ligne, mais, dans l’éventualité où tu te retrouverais tiraillée par ton cœur et que chaque jour tu sois obligée de repenser la façon dont tu te comportes, je veux te dire que je suis avec toi.
Je vais être avec toi aussi quand tu vas être confrontée à l’inaction, au fatalisme, à la corruption, ou au manque de prise en charge, qui font que tu te sens comme si tu étais la seule à essayer de faire du développement, alors que les résidants du pays sont là à attendre le prochain bailleur de fonds. Je peux t’assurer que malgré que ces comportements existent, les apparences sont souvent trompeuses et souvent ce sont les compétences, le temps, ou l’argent qui manque, mais pas la volonté.
Bien entendu, il y aura des fois où tu vas juste vouloir tout casser ! Je te dis : « Laisse ta frustration aller ! Parle s’en aux gens qui t’entourent, ils te comprennent souvent bien et ils sont souvent frustrés eux aussi ».
Je veux aussi te mettre en garde : les ONGs, que l’on idéalise peut-être un peu dans le Nord, ne sont pas toujours bien perçues dans le Sud. Souvent, les gens qui travaillent dans les ONGs sont les seuls qui ont vraiment un emploi dans la communauté où ils interviennent. Tu remarqueras aussi que les solutions faciles ici, sont les solutions compliquées là-bas, que le manque de ressources et de capitaux nuit vraiment à la productivité, que la politique, l’économie globale, la corruption, les lois du pays, tout ça jouent dans tout ce que tu fais. Même si tu t’attaques à un problème très local, il y aura toujours ces forces-là au niveau global qui sont là juste pour t’embêter. Des fois tu remarques un problème simple, facile à régler, mais la solution n’est pas à ta portée à cause d’une loi ou de difficultés politiques. D’autres fois, il semble que tu travailles, mais que le monde joue contre toi. Je pense que dans tout ça, il ne faut jamais baisser les bras.
En parlant de ton travail, voici quelques conseils assez « pratico-pratiques »:
1) bien comprendre comment les choses se passe dans ton environnement (ton boss, tes producteurs dans ta coopérative et tous les autres acteurs qui influencent ton travail). C’est vraiment important, mais malheureusement on a tendance à conclure qu’on a compris trop vite en faisant des parallèles avec ce qu’on connaît alors qu’ils ne sont souvent pas très pertinents parce que rien n’est vraiment pareil ici.
2) Vas rapidement voir ceux à la fin de la chaîne, les gens qui peuvent vraiment faire bouger les choses. C’est gens là sont étonnamment enthousiastes aux idées de développement. Ce n’est peut-être pas si surprenant si on part de la pensée que tout le monde cherche à faire du bien autour de lui. Souvent le problème c’est de trouver comment relier les demandent de ces gens-là avec la réalité sur le terrain, ça sera un beau défi pour toi. Ils ne pourront pas toujours t’apporter le soutien que tu recherches, mais ils t’aideront à comprendre la réalité du terrain et d’ainsi être plus apte à faire ton travail
3) Écoute les gens que tu souhaites aider. Pas parce qu’ils ont plus souvent raison que toi, ils auront tort aussi souvent que toi, j’en suis sûr. Si je te dis d’écouter les gens, c’est pour comprendre comment eux font, et comment eux voient le problème. Ton problème à toi, ce n’est peut-être pas le leur. De plus, il faut cibler des choses qui sont appropriées pour l’environnement (comme je disais plus tôt ce qui semble facile ici, est vraiment plus compliqué là-bas). Demande pourquoi le plus souvent possible. Pourquoi vous ne faites pas ça, pourquoi pas ceci ? Parfois la réponse n’est pas une réponse vraiment grave du style « on ne sait pas comment faire » des fois c’est aussi frappant que « Si on fait ça comme ça, c’est lui qui met tout dans ses poches alors ça vaut pas la peine ».
Ton mandat sera peut-être fantastique, peut-être qu’il ne sera pas fructueux. Peut-être que tu seras convaincue que tu fais une différence, peut-être que tu penseras que tu serais plus utile couchée dans ton lit à la maison. Tu vivras certainement une motivation en montagne russe qui passe de très excitée à très déprimée. Je pense que j’ai appris au cours de mon stage que l’important ce n’est souvent pas comment tu te sens par rapport à ce que tu fais, mais qui tu es. Les lois, les mentalités, les politiques qui retardent le développement, les maladies, les conditions géographiques, les problèmes d’infrastructures, l’éducation des populations marginalisées c’est ça, les problèmes qui m’intéressent. Me confronter à ces problèmes-là, c’est ce que j’aime.
Comme un pilote d’avion aime les problèmes de vent et de visibilité, comme une coiffeuse aime les problèmes de look, comme un médecin aime les problèmes de système pulmonaire, moi j’aime les problèmes de développement. J’espère que tu seras confrontée aux problèmes que tu aimes au cours de ton voyage.
C’est plein d’espoir pour le développement en général, et pour ton stage en particulier parce que je sais que tu peux faire de grandes choses, que je veux conclure. La vitesse à laquelle j’ai vu du changement dans la vie des gens autour de moi depuis mon arrivée à Dakar est fulgurante. Les gens sont évidemment dépassés par ce qui se passe partout dans le monde, même dans leur propre pays, mais ils sont là, actifs. J’ai entendu, aujourd’hui, « il est venu du Canada, il a fait des millions de kilomètres pour venir nous aider, ça doit être parce qu’il avait la foi, on pourrait essayer d’avoir la foi nous aussi et de s’aider nous-mêmes ! » Je pense que c’est l’impact que je voulais faire en venant ici, aider des gens à se prendre en main.
Au fond, avec tous ces mots, ce que je veux dire, c’est qu’on va y arriver. On va changer le monde je te jure !
Bonne Chance et donne des nouvelles