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La crépuscule : Cuando a rua é nossa casa

2 septembre 2010 | Karine, stagiaire, Brésil, Parcours solidaires, Mouvement des sans terre

Boa noite Ottawa,

Avant-propos

Vous est-il déjà arrivé de marcher dans ces rues du centre-ville plus sales que d’autres alors que vous revenez de l’épicerie, vous sentez complètement satisfait d’avoir accompli cette tâche en utilisant vos nouveaux sacs réutilisables, et soudain vous avez le malheur de croiser son regard. Il semble espérer quelque chose de vous. Il tient un gobelet de café Tim Hortons© mais ce n’est pas parce qu’il a froid et encore moins parce que la chance lui a souri quand il a déroulé le rebord. Non. Iil a ce gobelet dans ses mains parce que c’est tout ce qu’il a ou plutôt tout ce qu’il lui reste. C’est un itinérant, un sans-abri  comme on les appelle. Vous savez très bien ce qu’il espère de vous avec ce gobelet.


En un court moment, qui vous paraît une éternité, vous sentez votre pouls s’accélérer; ce regard vient chercher quelque chose d’insaisissable en vous. Comme un pincement, un cri du coeur, une série de sentiments se succèdent : pitié, colère, honte, insécurité, inconfort, malaise… Toute cette confusion interne occasionnée par ce simple regard.  Au coeur de ce tableau où ne se dessinent qu’abondance, richesse et consommation, l’image de cet homme au gobelet qui vous regarde vous semble des plus absurdes, des plus abjectes. Il y a décidément quelque chose d’erronné dans ce tableau. « On est au Canada ici, comment se fait-il qu’il y ait encore quelqu’un qui vit dans la rue au XXIe siècle? »


Personne ne reste indifférent à la misère humaine, à la misère de l’autre. C’est justement ce qui nous différencie des simples animaux, ce sentiment naturel de compassion, de solidarité, voire de pitié pour l’autre. « L’homme après tout n’est-il pas un être sociable de façon innée? » – aurait dit Rousseau.


Ce même sentiment de compassion vous amène à vous rappeler qu’il vous reste quelques 3 dollars dans votre poche – la monnaie du 20$ que vous avez utilisé pour payer l’épicerie. Vous commencez à vous dire que vous pourriez très bien lui donner ces 3 dollars. Après tout, ça ne représente à peine que 10 minutes de travail pour vous. Chose certaine, cette somme servira plus à lui qu’à vous. Pour le moins, il pourra s’acheter un autre café.


Ainsi, au moment où vous vous apprêtez à écouter votre for intérieur et faire don de 10 minutes de votre travail, une autre voix s’élève en vous : « Si cet homme est dans la rue c’est probablement de sa faute. Moi, j’ai travaillé fort pour gagner ma vie. Après tout, qui le souhaite vraiment au Canada peut réussir et ce, peu importe le milieu où il est né.  Et qu’est-ce qui me dit que cet argent n’aidera pas à payer sa prochaine bouteille de fort? » C’est alors que vous détournez rapidement le regard, baissez les yeux, et poursuivez votre chemin en prenant bien soin d’éviter à nouveau de lui prêter attention.


Cette scène aura duré à peine une seconde. Vous vous convaincrez que vous avez bien fait. En vérité, ce sans-abri était réellement alcoolique. Malgré tout, reste au fond de vous un sentiment de culpabilité. Coupable d’avoir trahi la nature même des hommes. Ces êtres fondamentalement solidaires, compatissants.

Ici, dans l’État d’Alagoas (Brésil), là où une personne de la population active sur trois est considérée sans emploi [1], ce genre de scène fait partie du paysage quotidien. De refuser régulièrement de donner à un homme de trente ans qui en paraît cinquante pour avoir tant souffert; ça, à la limite, on s’y habitue. Mais quand un enfant, qui est tellement jeune qu’il pourrait facilement être votre fils, tire sur votre chandail comme un enfant l’aurait fait avec sa mère, qu’il vous regarde avec ses yeux creusés par la faim et vous demande de l’argent; ça, on ne s’y habitue jamais. Je ne m’y habitue jamais. Chaque fois, une immense douleur envahit mon corps, mon âme, me paralyse. Juste par la couleur de ma peau cet enfant sait très bien que j’ai de l’argent et, à moi de lui répondre en le regardant dans les yeux : « Não, desculpe. »[2] 
 
Ça fait mal à chaque fois mais, après avoir passé un mois à travailler avec le Projeto Thalitta (PT)- une maison d’accueil visant la réinsertion des jeunes filles de la rue - je peux vous le dire, c’est la chose à faire. Donner de l’argent directement aux sans-abri n’enraie en rien les problèmes à la racine de l’itinérance : pauvreté, absence de sécurité sociale, toxicomanie, alcoolisme, etc.  Toutefois, voter pour un parti qui souhaite améliorer notre système de sécurité sociale (assurance-chômage, assurance-emploi, etc.), faire un don aux organismes comme le PT sont des formes concrètes d’aider à lutter contre l’itinérance. Mais, encore là, c’est loin d’être la panacée à ce problème sociétal.
Projeto Thalitta : une seconde chance 

    
Le PT a été fondée en 1986 suite à l’initiative commune de plusieurs congrégations religieuses. Avant cette date, à Maceió, les seules institutions destinées à venir en aide aux enfants de la rue étaient des orphelinats ou des crèches. Toutefois, les orphelinats ne répondaient pas tout à fait aux problèmes des enfants de la rue puisque, premièrement, ce ne sont pas tous les enfants de la rue qui sont des orphelins; deuxièmement, les orphelinats reçoivent souvent comme mission d’assigner des familles, des parents adoptifs aux enfants qu’ils accueillent. Or, qu’arrive-t-il lorsque les enfants ne sont plus des enfants mais des adolescents? À partir de 10 ans, les chances d’être adopté sont pratiquement nulles.  

C’est là que le rôle du PT devient crucial. Quand un des intervenants du projet voit ou entend parler d’une jeune fille qui a plus de 10 ans et qui vit dans la rue, les intervenants commencent d’abord par rechercher si l’enfant en question est orpheline.  Dans tous les cas, le PT entame des procédures en justice pour obtenir la garde légale de l’enfant jusqu’à sa majorité (18 ans).

Le PT possèdent 3 maisons d’accueil à travers Maceió; chacune des maisons a une capacité d’accueillir 15 filles à la fois. En ce moment, il y a une liste d’attente de 7 filles qui demeurent dans la rue en attendant qu’une place se libère… et la demande ne diminue pas avec les années. Pourtant, les maisons d’accueil n’offrent rien de très grandiose : un lit superposé, un toit, de quoi manger à chaque jour (couscous de maïs le matin et le soir, fèves noires et riz le midi).  Mais au moins, les filles peuvent se rendre à l’école et sont épargnées de vivre dans la rue, dépendantes de la pitié des gens pour manger et à la merci de n’importe quelle crapule qui souhaite abuser d’elles.

On dit souvent qu’ il est facile de tirer une fille de la rue; cependant, de tirer la rue de la fille ça… c’est une toute autre histoire. Vivre dans la rue c’est un mode de vie (ou de survie?), une façon d’être, de penser, d’interagir avec les autres. Arrêter de vivre dans la rue,  c’est comme arrêter de consommer une drogue; ça ne se fait pas du jour au lendemain et, bien souvent, il y a des rechutes. Au Projet Thalitta, violence, vol, dépression, manipulation, fugue, drogues et alcool font partie des défis que les travailleurs sociaux et éducateurs rencontrent quotidiennement et particulièrement avec celles qui viennent d’arriver. De fait, la structure même du projet ressemble beaucoup à celle d’une maison de désintoxication. Au menu, une rééducation complète de l’enfant par la prise graduelle de responsabilités. Ainsi, chaque jour, la préparation des repas et le nettoyage de la maison est prise en charge par les filles. Pour celles qui ne vont pas à l’école le matin, il y a une séance d’artisanat obligatoire (broderie, crochet, bracelet, porte-clé, etc.), ce qui permet à chacune de tirer un petit salaire chaque mois et de mettre en valeur l’idée même de travailler. Pour le reste, psychologue, assistant et travailleur social, éducateur, médecin et avocat sont mis à la disposition des 3 maisons si besoin est.

Et moi dans tout ça, j’ai tenté avec maladresse de jouer le rôle de l’amie, la mère, la soeur, la confidente qu’elles n’ont jamais eu… sans trop savoir comment faire, je les ai écoutées, fait rire et pleurer, je leur ai raconté des histoires, j’ai parlé du monde, de la vie, de magie, du bonheur. Et même après avoir tant donné, je reste celle qui a le plus reçu, le plus appris dans tout ça…


Je suis allée au Brésil avec l’intention de changer le monde, et finalement c’est le monde qui m’a changée.


[1] Selon un reportage du téléjournal national brésilien Globo.
[2] Traduction libre en français : «Non, désolée.»

 


La rue : une drogue

 

 

L’aventure: os rostos da pobreza

17 juillet 2010 | Karine, stagiaire, Brésil, Parcours solidaires, Mouvement des sans terre

Boa tarde Ottawa!

Déjà 2/3 de mon voyage de passé et il me semble que je posais pour la première fois les pieds au Brésil hier. Vous savez, en Sciences sociales on parle souvent du Brésil de manière très positive. Membre du fameux BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), le Brésil, pays dit « émergent », s’inscrit comme l’un des pays avec le taux d’accroissement annuel du Produit Intérieur Brut (PIB) les plus élevés. Selon la banque d’investissement Goldmann Sachs, les pays du BRIC d’ici à une quarantaine d’années pourraient surplomber les plus grandes économies actuelles du G6. Résultats de l’application des politiques néolibérales ou non, la littérature actuelle ne cesse de vanter la réussite de l’économie brésilienne.

Pourtant, après déjà 2 mois d’intrusion au cœur de l’univers brésilien, je serais loin de dire que celui-ci est sur le point de dominer les plus grandes économies du monde. Bien sûr, si on tient compte uniquement du PIB, il est vrai que de plus en plus de personnes sont de plus en plus riches au Brésil, mais cela ne révèle rien sur la répartition de cette richesse. Encore là, selon moi, l’argent n’est pas le seul indicateur de pauvreté, l’homme contemporain a toujours eu cette mauvaise tendance à placer la richesse matérielle au-dessus de tout autre facteur pour quantifier le bien-être ou plutôt ce qu’on nomme « développement ».

Au Brésil, la richesse est concentrée dans les mains d’une minorité qui se retrouve surtout dans les plus grandes villes comme São Paulo, Rio de Janeiro, Porto Alegre (pour ne nommer que ceux-là). Pour le reste, la population vit dans des conditions que j’ose qualifier de pauvreté. En effet, pour moi, vivre dans la pauvreté ne signifie pas vivre avec un nombre précis de dollar par jour comme l’ONU définie elle-même la pauvreté absolue et relative. À mon avis, la pauvreté ne se caractérise pas seulement par un manque de richesse matérielle, mais peut aussi s’exprimer à travers un mode de vie qui menace le bien-être des individus, des populations dans leur ensemble. Ainsi, tant et aussi longtemps que les menaces suivantes énumérées ici-bas (liste non exaustive) feront partie du quotidien de la majorité des brésiliens, le Brésil, peu importe le niveau de croissance de son économie, ne pourra malheureusement jamais, selon moi, concurrencer avec les pays dits riches, car ces menaces empêchent l’épanouissement, le « réel développement » des hommes et par le fait même des populations entières.

De fait, dans les lignes qui suivront j’exposerai, par des exemples tirés de mon expérience au sein de Mumbuca, un campement du Mouvement des Sans Terre (MST) où j’ai passé le dernier mois, que la pauvreté comporte plus d’une facette :

Vulnérabilité et exclusion

La première semaine au sein du campement de Mumbuca a été marqué par une pluie forte et incessante dépassant largement les températures normales de la saison d’hiver. Il pleuvait tellement qu’après trois jours de pluie ils nous étaient impossible de se rendre à Murici (la ville la plus proche du campement) étant donné que les routes toutes embouées étaient impraticables en voiture, en cheval, en moto. Laissant comme seule option la marche et encore là, le trajet qui dure normalement 1h30 à pied prenait deux fois plus de temps avec toute cette boue. Cette isolation complète du monde extérieur n’eut pas l’air de déranger réellement les gens du campement jusqu’à temps que ligne téléphonique et électricité finissent par complètement cesser de fonctionner le samedi. Le jour suivant, certains se dirigèrent vers Murici pour s’informer de ce qui occasionnait cette absence d’électricité qui tardait à revenir. À leur arrivée à Murici ce ne fût pas une ville, mais des débris, des restes de ce qu’était une ville qu’ils aperçurent. Durant la semaine, il avait tellement plu que le barrage hydroélectrique à proximité de la ville à céder sous le poids de l’eau engloutissant tout sur son passage. On aurait dit un film d’horreur, les états d’Alagoas, de Bahia et de Paraíba ont tous été affecté par des innondations du même genre. En Alagoas, Murici a été la ville la plus affectée, les journaux rapportent que plus de 65% des habitants de la ville, riche ou pauvre, sont maintenant sans abri. Il y a eu des morts, des blessés, et il y a encore des disparus… et alors que j’aidais Madalena, la professeure qui est aussi infirmière de profession, à distribuer couvertures, vêtements et médicaments à la population, nous avons vu un hélicoptère passé au loin dans le ciel…

Corruption, apathie et répartition inégale des richesses

Le soir même nous apprenions que l’hélicoptère appartenait au président Lula et que celui-ci venait d’annoncer que 5 millions seraient débouchés des coffres du gouvernement pour venir en aide aux familles décimées par les innondations. Or, cela fait maintenant bientôt 3 semaines de cela, l’argent a été envoyé par le gouvernement fédéral et pourtant sur le terrain rien n’a changé. Des familles entières vivent encore dans la gare d’autobus de Murici attendant cette fameuse aide annoncée, d’autres se sont réfugiés chez des proches dans la ville qui ont été épargné par les innondations. La Commission Pastoral de la Terre (CPT) de Murici, par exemple, a prêté sa maison à une famille qui avait tout perdue. Ils sont 34 à se partager cette maison de 4 pièces (oncle, cousin, soeur, grand-mère se partagent le tout). Trois semaines et les gens ont tôt fait d’oublier les 5 millions, ici tout le monde sait que les élections arrivent dans 3 mois au Brésil et que les politiciens vont avoir besoin de fonds pour faire la campagne. C’est comme ça ici, on ne s’attend à rien de moins de la part des politiciens.

Madalena, par exemple, n’a pas reçu son salaire d’enseignante depuis 8 mois, il s’est perdu quelque part entre le gouvernement provincial et l’Institution National de la Colonisation et de la Réforme Agraire (INCRA). Cette dernière est une sous-branche du Ministère du Développement rural chargée d’assurer la réforme agraire au Brésil en assurant les discussions avec les Sans Terre et la distribution des terres, des fonds et des vivres pour eux. Malheureusement, Madalena n’est pas la seule dans cette. Le Mouvement de Libération des Sans Terre (MLST) occupent même présentement les bureaux de l’INCRA réclamant que ces fonds soient finalement envoyés comme promis aux multiples campements des Sans Terre.

Il y a 2 semaines, lors de la dernière assemblée du campement, après une plénière bien animée, les habitants de Mumbuca ont décidés à l’unanimité de ne pas aller occuper l’INCRA au côté du MLST. Selon eux, c’est une perte de temps, les politiciens sont tous les mêmes, occupation ou pas, c’est eux qui en bout de ligne décident qui ont des droits ou pas.

Ignorance, manque d’éducation et désinformation

Au téléjournal, on annonce que les 5 millions sont arrivés à bon port, que l’armée nationale fournis à qui le demande des vivres et des médicaments. Sur place, à Murici, la ville la plus affectée par l’innondation, on n’entrevoit pas encore l’ombre d’un seul militaire. Peut-être sont-ils d’abord à Branquinha ou à Floresta ou peut-être simplement que cette aide est une fiction de plus présentée par le téléjournal national. Puis, après ce 2 minutes de bonne nouvelle, on passe un 30 minutes sur l’affaire du gardien de but Bruno qui aurait assassiné son ancienne copine. Et finalement, le téléjournal se termine sur les nouvelles de la Coupe du Monde, le Brésil a peut-être perdu cette année, mais gagnera avec certitude en 2014, toutes les critiques de sport brésilien le disent. Fin du journal. Y a t’il une 3ième Guerre mondiale qui se prépare en ce moment? Qui sait?

À l’école, 8h30 du matin, après les 2 heures de marche pour se rendre à l’école, l’attention des enfants n’est pas à son maximum, tous n’attendent que la pause de 10h pour pouvoir manger la collation que Madalena a acheté avec le peu d’argent qu’elle gagne la fin de semaine comme infirmière. Dans cette salle où des enfants de 4 à 18 ans dont seulement quelques-uns peuvent écrire et lire, enseigner l’anglais me paraît des plus absurde. Je décide de leur enseigner un peu de géographie… un peu plus utile peut-être et encore…

Insécurité constante et apathie

Je l’admets, ce n’est pas un tableau très reluisant que je vous peins aujourd’hui du Brésil, mais il représente la réalité que j’ai rencontrée ici et tant que les personnes auront peur de se rendre seule à la banque la fin de semaine parce que le taux d’agression ne cesse d’augmenter, tant qu’une personne sur deux n’est pas assurée de conserver son emploi demain, tant que la population continuera de faire autant confiance au gouvernement et au système de justice qu’à un vendeur d’autos d’occasion, le Brésil ne pourra être la puissance mondiale de demain. Falta a verdadeira riqueza : o amor de seu país.

L’éveil : a Feira camponesa

14 juin 2010 | Karine, stagiaire, Brésil, Parcours solidaires, Mouvement des sans terre

Bom dia Ottawa,

Je me présente, Karine Hébert, étudiante de 3e année en Droit civil et Développement international à l’Université d’Ottawa.

J’achève bientôt mon premier mois au Brésil qui s’inscrit dans le cadre du cours DVM4010 - Stage international en développement international offert par la Faculté des Sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

Ce premier mois a été pour moi des plus agités. Plus on voyage et plus on se rend compte que peu importe le temps que l’on passe à préparer son voyage, il y a toujours, et il y aura toujours des imprévus.

Bien entendu, ce fut mon cas, car dès mon arrivée au Brésil j’apprenais que mon intégration au sein de l’une des communautés des sans-terres serait quelque peu retardée dû à de petits problèmes légaux (le campement dans lequel j’étais supposé m’installer pour le premier mois c’est gentiment fait exproprier par l’armée quelques jours avant mon arrivée). Ainsi, alors que mon plan d’origine était pour les trois mois de vivre :

  1. Un mois dans un campement (en português acampamentos - terres occupées en processus d’être légalisées, comporte des structures de base, sans électricité, très rustique);
  2. Un mois dans un village établit (en português assentamentos - terres légalisées suite à l’occupation des sans-terre, comporte des structures de base et parfois l’électricité)
  3. Un mois dans l’une des maisons du Projet Thalitta (Maison de réinsertion des filles de la rue.)

Il s’est depuis quelque peu transformé et j’ai donc consacré mon premier mois à travailler conjointement avec la Commission Pastorale de la Terre (CPT) de l’État d’Alagoas dont les bureauxprincipaux se situent en plein cœur de la capitale, Maceió. L’État d’Alagoas s’inscrit dans la liste des états du Nordeste (nord-est du Brésil). Bien que le Nordeste est la région la plus pauvre (et plus chaude) du Brésil, celle-ci possède une richesse culturelle immense; des chants, des danses, un portugais, et des fêtes et célébrations bien à eux et bien distincts des autres régions du Brésil.

Le plus gros de mon temps a donc été à l’organisation de la 12e édition de la Feira Camponesa (Foire Paysanne) pour promouvoir la réforme agraire et amasser des fonds servant à la lutte pour les droits des paysans sans-terre. (L’ensemble des photos de ce blogue a été pris à la foire.)

Gilberto, Karine et Heloisa

Gilberto, Karine et Heloisa

Il s’avère donc que ce mois-ci a été pour moi des plus intéressants étant donné que j’ai pu me familiariser avec les rouages de la lutte paysanne au Brésil. En effet, j’ai eu la chance de travailler de plus près avec Heloisa et Gilberto, des personnes extraordinaires, la première avocate et l’autre agronome de formation mais surtout activistes à temps plein. Plus précisément, j’ai, dans les premières semaines, suivi et assisté Heloisa (l’avocate) un peu partout où je voyais que je pouvais me rendre utile. Le reste du temps, j’ai surtout participé à la création d’outils de promotion de la foire (dépliants, affiches, chandails, tabliers, banderoles, etc.) Puis, la semaine avant la foire avec plusieurs bénévoles nous avons commencé à distribuer les dépliants un peu partout dans la ville (au marché public, à l’université, au centre-ville, etc.) ce qui m’a valu les plus importants coups de soleil jamais connut dans l’histoire de ma courte existence. (Pour ceux qui me connaissent, ceci n’a rien de surprenant vu la couleur plus que blanche de ma peau.)

Fort heureusement, tout ce travail et ces brûlures furent généreusement récompensés par le succès, pour la CPT, de la foire paysanne qui s’est déroulée du 9 au 11 juin dernier. En plus de fracasser des records de vente de produits agro-alimentaires (certains producteurs après deux jours avaient déjà écoulé tout leur stock), la CPT a réussi à signer une entente avec le ministre de l’agriculture de la province d’Alagoas pour que la Feira camponesa reçoive dorénavant un appuifinancier et politique garanti pour les années à venir. (Les promesses pleuvent présentement alors que les élections approchent.)

à la table des officiels, de gauche à droite, le président du Mouvement des Sans-Terre (MST) de l'État d'Alagoas, le coordonnateur régional du Mouvement de Libération des Sans-Terre (MLST), le coordonnateur de la CPT d'Alagoas et à droite complètement le secrétaire du Ministre de l'Agriculture d'Alagoas

à la table des officiels, de gauche à droite, le président du Mouvement des Sans-Terre (MST) de l'État d'Alagoas, le coordonnateur régional du Mouvement de Libération des Sans-Terre (MLST), le coordonnateur de la CPT d'Alagoas et à droite complètement le secrétaire du Ministre de l'Agriculture d'Alagoas

Le MST, le MLST, et la CPT sont tous ligas camponesas (ligues paysannes) différentes qui luttent à leur manière pour la défense des droits et libertés des paysans. Bien entendu, certaines ligues sont plus radicales que d’autres. Les trois ci-haut visent toutes l’instauration de la réforme agraire au Brésil, c’est-à-dire une redistribution plus juste et équitable des terres (souvent en sciences sociales, on explique que la réforme agraire est à l’origine du succès du développement rapide des Tigres Asiatiques comme la Corée du Sud et Taiwan). Toutefois, les moyens utilisés par chaque ligue varient. Le MLST, né des mouvements travaillistes (communistes) du début du siècle dernier est le plus radical des trois, souvent associé (parfois à tord) à des actes de violence. Il vise non seulement la réforme agraire, mais aussi l’instauration d’un régime socialiste au Brésil. La CPT quant à elle tire ses origines dans les mouvements catholiques gauchistes des années 60-70 et est née en réaction à l’oppression violente que le peuple et surtout les paysans brésiliens ont subie durant le régime militaire (1964-1985). Comme vous vous en douterez, même si aujourd’hui plus aucun religieux ne fait partie de l’exécutif de la CPT, elle demeure tout de même beaucoup moins radicale que les deux autres et prône la non-violence.

Il reste tout de même que selon moi, ces trois mouvements qualifiés en sciences sociales de grassroots (parce qu’ils émergent du peuple pour le peuple) sont fondamentalement radicaux. En effet, les moyens pour lutter des ligas camponesas sont essentiellement tous les mêmes:une poignée de sans-terre (personnes s’étant fait expropriés par le passé) s’installent sur un terrain laissé abandonné (qui appartient à un grand propriétaire terrien), l’occupe, le cultive, y construisent des écoles, des maisons, et après quelques années d’existence, le campement (acampamento) tente d’entrer en négociation avec le gouvernement pour que celui-ci achète le terrain aux grands propriétaires et reconnaisse le campement comme un lieu légalement établi ( assentamento). Remarquez que dans tous les cas, les grands propriétaires terriens sortent gagnants de ce processus.