Mon stage au sein de l’Instituto de Investigacion y Formacion en Administracion Pubilica (IIFAP), à titre d’assistante de recherche, tire déjà à sa fin. Il reste moins de deux semaines pour compléter tous les merveilleux projets sur lesquels j’ai eu la chance de travailler au cours des derniers mois.
MA THÈSE DE RECHERCHE
La semaine dernière, j’ai reçu l’évaluation de la première partie de ma thèse de recherche. Résultat des cours : que des commentaires positifs ! Les premières entrevues se sont déroulées avec des coopératives en milieu urbain, soit dans la ville même de Cordoba. La période d’écriture fut longue, mais combien enrichissante ! Le fait de travailler dans ma troisième langue demeure également un défi de taille. Toutefois, après deux mois en terre latine, l’espagnol a de moins en moins de secrets pour moi… même que j’en perds mon latin… heu… français !
Enfin, je suis maintenant prête à entamer l’écriture de la deuxième partie de ma recherche. Dans cette deuxième phase, je me concentre sur les coopératives en milieu rural. À ce jour, il me reste une entreprise à visiter et à interviewer. Je prévois réaliser cette entrevue la semaine prochaine. J’ai bien hâte. Je dois avouer que ce sont les moments que je préfère. Rencontrer les travailleurs des coopératives a été, jusqu’à maintenant, les moments forts de mon stage. Chaque rencontre est, à sa manière, bouleversante. D’une part, je ne peux qu’être impressionnée par le courage de ces gens. Mais d’un autre côté, je finis toujours par m’interroger sur ma propre volonté. Chaque visite, échange et moment passé au sein des coopératives stimule chez moi une réflexion personnelle… « Si j’étais dans leur situation, est-ce que j’aurais, ou non, la volonté de me battre contre l’hégémonie d’un système comme le capitalisme, avec la même énergie qu’ils y mettent ? » Je n’en suis toujours pas certaine… Ces gens vivent (ou plutôt survivent) avec très peu. Pourtant, ils dégagent une fierté et une dignité toute à leur honneur. Les associés de la Clinica Junin, de Comercio y Justicia, de la Cooperative de Trabajo Comunicar Limitada et de la Pauny ne luttent pas uniquement pour les valeurs du modèle coopérativiste, mais avant tout pour avoir un travail, se nourrir et avoir un toit sur la tête…
De belles histoires qui font réfléchir. Je suis très honorée que ces coopératives aient accepté si généreusement de me donner de leur temps pour partager avec moi leur histoire. Les quatre cas que j’ai étudiés dans le cadre de mon stage international à Cordoba sont identifiés comme les plus gros symboles d’entreprises récupérées en Argentine et figurent parmi les cas les plus étudiés dans le monde (parmi l’hôtel Bauen à B.A., Comercio Justicia, Usine Zanon, Mandragon en Espagne). Je me sens choyée qu’ils aient accepté de participer à mon étude.
Ma thèse de recherche vise à analyser les stratégies d’innovation au sein des coopératives formées à partir d’entreprise récupérées, et cela, afin de comprendre pourquoi ce type de coopérative connaît plus de succès que les autres coopératives de travail. Autrement dit, cibler les éléments (internes et externes) favorables à la viabilité et la pérennité des entreprises récupérées dans le temps. En mai, je me suis concentrée sur l’analyse du milieu urbain et ses dynamiques susceptibles d’influencer les chances de succès de l’entreprise récupérée. À partir de la mi-juin, j’ai axé ma recherche sur les entreprises situées en milieu rural, autrement dit celles qui sont situées en campagne. J’ai eu la chance de visiter deux coopératives bien connues dans la province de Cordoba.
Pourquoi une étude comparative entre le milieu rural et urbain ? L’objectif était ici de repérer en quoi le milieu social (espace local) est susceptible d’influencer le marché du travail et l’économie locale. Mon étude vise à déceler les adaptations des travailleurs à leur milieu et le contexte social, économique et politique, les appropriations organisationnelles et culturelles, les contradictions du modèle et du système… et surtout les innovations ! Une étape cruciale pour le développement de ma recherche fut, pour moi, de comprendre ce qui appartient au rural et ce qui appartient au domaine urbain. Au premier coup d’oeil, nous avons tendance à croire que le rural est plutôt porteur d’héritage, de conservatisme et de tradition, alors que l’urbain d’innovation. En effet, le monde rural est un milieu tout indiqué à l’enracinement et le monde urbain est celui d’une grande mobilité, d’un espace en ébullition, propice aux changements. Or, la pratique sur le terrain dément certaines réalités que nous avons tendance à prendre pour des évidences. Il est tout aussi vrai de dire que la ville n’exclue pas l’héritage et que le rural est propice aux changements. Dans les faits, plusieurs symptômes sociaux et économiques bouleversent la structure du monde rural et urbain (exode rural, phénomène des bidonvilles, appauvrissement généralisé, chômage, précarisation des conditions de travail et du marché de l’emploi, etc.). Selon moi, le monde rural est un milieu tout aussi susceptible de stimuler des transformations sociales que le milieu urbain. La question est de savoir de quelle façon ces modifications s’inscrivent dans le marché du travail, particulièrement dans le domaine de l’économie sociale et des entreprises récupérées. Somme tout, mon étude comparative permettra de cerner, certes des différences, mais également des similitudes entre ces deux univers. Au final, nous remarquerons que l’économie sociale, que nous avions considérée comme un tout, est en fait le résultat d’expériences distinctes, isolées, qui, misent bout à bout, donnent le portrait de ce que l’on identifie comme l’économie sociale argentine. Mon expérience de terrain en Argentine m’a permis de constater que les ressemblances entre les coopératives sont souvent masquées par les différences affirmées. À mon avis, c’est ça qui permet d’expliquer, en partie, le succès de certaines transpositions et d’innovations au sein des entreprises récupérées, que celles-ci soient situées en campagne ou en ville.
COLLOQUE RÉGIONAL DE L’IIFAP: LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LE MARCHÉ. LES TRANSFORMATIONS SOCIALES DU 21E SIÈCLE FONT RÉFLÉCHIR…
La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de participer à un colloque régional organisé par l’IIFAP la semaine dernière. Des professeurs de partout en Amérique du Sud, de l’Europe et des États-Unis ont présenté des conférences, chacune élaborant sur le thème proposé pour cette rencontre : l’intervention (ou non) de l’État dans le marché, plus précisément de quelle façon l’État s’adapte aux transformations sociales, économiques, politiques et cultures au 21e siècle. Est-ce que les politiques publiques actuelles répondent à ces besoins de changements ou non? Est-ce que nous pouvons observer des efforts étatiques ? Est-ce souhaitable ou non qu’il y ait intervention de l’État ? Est-ce que l’État a sa place dans les sphères d’activités que semblent s’approprier plusieurs organisations de la société civile? Enfin, voici quelques questions abordées par les spécialistes durant le colloque. Ces deux journées de conférences furent riches en apprentissages académiques et personnels. Je me sens très choyée d’avoir eu l’occasion de rencontrer personnellement certaines de ces personnalités, car pour moi, ces spécialistes de ces questions sociales, politiques et économiques m’apparaissent comme des « personnages » au passé fascinant.
LA DICTATURE MILITAIRE LAISSE UNE SOCIÉTÉ PROFONDÉMENT MARQUÉE: LES RÉPERCUSSIONS 20 ANS PLUS TARD. — RENCONTRE AVEC DES EXILÉS POLITIQUES DE LA DICTATURE MILITAIRE DES ANNÉES 80′
Il est particulièrement intéressant d’écouter parler les professeurs argentins. Plusieurs d’entre eux ont dû s’exiler du pays lors de la dictature des années 80 ‘, notamment en raison de leur engagement social et politique. Ainsi, lorsque ces gens présentent leurs théories, leurs perspectives d’une problématique, il est facile de savoir si cette personne a subi les répressions de la dictature. Plusieurs d’entre eux feront référence aux systèmes européens (beaucoup se sont exilés en Italie, en Allemagne, en Espagne et en France (d’ailleurs, tu peux immédiatement savoir celui qui s’est exilé en France lorsqu’il fait référence à des auteurs français ou encore qu’il dit parler français). Bref, sans avoir besoin d’annoncer qu’ils ont dû s’exiler pour des questions politiques, ces professeurs sont aujourd’hui très influencés par ce parcours pour le moins particulier. Inévitablement, ils tiennent un discours beaucoup plus ouvert sur le monde et une capacité d’analyse comparative plus affinée. Je vous partage cette constatation, car il m’est apparu fascinant de réaliser à quel point la dernière dictature militaire présente encore aujourd’hui des cicatrices qui ne sont toujours pas guéries. Rarement, ces gens parlent de cette époque. Certes, ils vont faire référence à l’Europe, au Mexique, aux États-Unis, certains au Canada, mais sans jamais mentionner qu’ils y sont allés en tant qu’exilé. Pourtant, à chacune de ces rencontres, j’ai tout de suite su, deviné, qu’il s’agissait des répressions de la dictature. Cela se remarque dans la tonalité du discours, des propos encore teintés d’une tristesse, mais aussi d’une certaine fierté d’avoir eu la chance de « voir le monde ». Il y a encore, après toutes ces années, un mélange d’émotions très palpables. C’est une histoire qui se vit encore. L’Argentine n’en est pas à son dernier chapitre. Au contraire, il s’en écrit de nouveau tous les jours !