L’éveil : a Feira camponesa

June 14, 2010 | Karine, stagiaire, Brésil, Parcours solidaires, Mouvement des sans terre

Bom dia Ottawa,

Je me présente, Karine Hébert, étudiante de 3e année en Droit civil et Développement international à l’Université d’Ottawa.

J’achève bientôt mon premier mois au Brésil qui s’inscrit dans le cadre du cours DVM4010 - Stage international en développement international offert par la Faculté des Sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

Ce premier mois a été pour moi des plus agités. Plus on voyage et plus on se rend compte que peu importe le temps que l’on passe à préparer son voyage, il y a toujours, et il y aura toujours des imprévus.

Bien entendu, ce fut mon cas, car dès mon arrivée au Brésil j’apprenais que mon intégration au sein de l’une des communautés des sans-terres serait quelque peu retardée dû à de petits problèmes légaux (le campement dans lequel j’étais supposé m’installer pour le premier mois c’est gentiment fait exproprier par l’armée quelques jours avant mon arrivée). Ainsi, alors que mon plan d’origine était pour les trois mois de vivre :

  1. Un mois dans un campement (en português acampamentos - terres occupées en processus d’être légalisées, comporte des structures de base, sans électricité, très rustique);
  2. Un mois dans un village établit (en português assentamentos - terres légalisées suite à l’occupation des sans-terre, comporte des structures de base et parfois l’électricité)
  3. Un mois dans l’une des maisons du Projet Thalitta (Maison de réinsertion des filles de la rue.)

Il s’est depuis quelque peu transformé et j’ai donc consacré mon premier mois à travailler conjointement avec la Commission Pastorale de la Terre (CPT) de l’État d’Alagoas dont les bureauxprincipaux se situent en plein cœur de la capitale, Maceió. L’État d’Alagoas s’inscrit dans la liste des états du Nordeste (nord-est du Brésil). Bien que le Nordeste est la région la plus pauvre (et plus chaude) du Brésil, celle-ci possède une richesse culturelle immense; des chants, des danses, un portugais, et des fêtes et célébrations bien à eux et bien distincts des autres régions du Brésil.

Le plus gros de mon temps a donc été à l’organisation de la 12e édition de la Feira Camponesa (Foire Paysanne) pour promouvoir la réforme agraire et amasser des fonds servant à la lutte pour les droits des paysans sans-terre. (L’ensemble des photos de ce blogue a été pris à la foire.)

Gilberto, Karine et Heloisa

Gilberto, Karine et Heloisa

Il s’avère donc que ce mois-ci a été pour moi des plus intéressants étant donné que j’ai pu me familiariser avec les rouages de la lutte paysanne au Brésil. En effet, j’ai eu la chance de travailler de plus près avec Heloisa et Gilberto, des personnes extraordinaires, la première avocate et l’autre agronome de formation mais surtout activistes à temps plein. Plus précisément, j’ai, dans les premières semaines, suivi et assisté Heloisa (l’avocate) un peu partout où je voyais que je pouvais me rendre utile. Le reste du temps, j’ai surtout participé à la création d’outils de promotion de la foire (dépliants, affiches, chandails, tabliers, banderoles, etc.) Puis, la semaine avant la foire avec plusieurs bénévoles nous avons commencé à distribuer les dépliants un peu partout dans la ville (au marché public, à l’université, au centre-ville, etc.) ce qui m’a valu les plus importants coups de soleil jamais connut dans l’histoire de ma courte existence. (Pour ceux qui me connaissent, ceci n’a rien de surprenant vu la couleur plus que blanche de ma peau.)

Fort heureusement, tout ce travail et ces brûlures furent généreusement récompensés par le succès, pour la CPT, de la foire paysanne qui s’est déroulée du 9 au 11 juin dernier. En plus de fracasser des records de vente de produits agro-alimentaires (certains producteurs après deux jours avaient déjà écoulé tout leur stock), la CPT a réussi à signer une entente avec le ministre de l’agriculture de la province d’Alagoas pour que la Feira camponesa reçoive dorénavant un appuifinancier et politique garanti pour les années à venir. (Les promesses pleuvent présentement alors que les élections approchent.)

à la table des officiels, de gauche à droite, le président du Mouvement des Sans-Terre (MST) de l'État d'Alagoas, le coordonnateur régional du Mouvement de Libération des Sans-Terre (MLST), le coordonnateur de la CPT d'Alagoas et à droite complètement le secrétaire du Ministre de l'Agriculture d'Alagoas

à la table des officiels, de gauche à droite, le président du Mouvement des Sans-Terre (MST) de l'État d'Alagoas, le coordonnateur régional du Mouvement de Libération des Sans-Terre (MLST), le coordonnateur de la CPT d'Alagoas et à droite complètement le secrétaire du Ministre de l'Agriculture d'Alagoas

Le MST, le MLST, et la CPT sont tous ligas camponesas (ligues paysannes) différentes qui luttent à leur manière pour la défense des droits et libertés des paysans. Bien entendu, certaines ligues sont plus radicales que d’autres. Les trois ci-haut visent toutes l’instauration de la réforme agraire au Brésil, c’est-à-dire une redistribution plus juste et équitable des terres (souvent en sciences sociales, on explique que la réforme agraire est à l’origine du succès du développement rapide des Tigres Asiatiques comme la Corée du Sud et Taiwan). Toutefois, les moyens utilisés par chaque ligue varient. Le MLST, né des mouvements travaillistes (communistes) du début du siècle dernier est le plus radical des trois, souvent associé (parfois à tord) à des actes de violence. Il vise non seulement la réforme agraire, mais aussi l’instauration d’un régime socialiste au Brésil. La CPT quant à elle tire ses origines dans les mouvements catholiques gauchistes des années 60-70 et est née en réaction à l’oppression violente que le peuple et surtout les paysans brésiliens ont subie durant le régime militaire (1964-1985). Comme vous vous en douterez, même si aujourd’hui plus aucun religieux ne fait partie de l’exécutif de la CPT, elle demeure tout de même beaucoup moins radicale que les deux autres et prône la non-violence.

Il reste tout de même que selon moi, ces trois mouvements qualifiés en sciences sociales de grassroots (parce qu’ils émergent du peuple pour le peuple) sont fondamentalement radicaux. En effet, les moyens pour lutter des ligas camponesas sont essentiellement tous les mêmes:une poignée de sans-terre (personnes s’étant fait expropriés par le passé) s’installent sur un terrain laissé abandonné (qui appartient à un grand propriétaire terrien), l’occupe, le cultive, y construisent des écoles, des maisons, et après quelques années d’existence, le campement (acampamento) tente d’entrer en négociation avec le gouvernement pour que celui-ci achète le terrain aux grands propriétaires et reconnaisse le campement comme un lieu légalement établi ( assentamento). Remarquez que dans tous les cas, les grands propriétaires terriens sortent gagnants de ce processus.

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